Des “Campus Wars” à la française (épisode 1)

Le spectre de la guerre des campus flotte sur la France. Plusieurs intellectuels majeurs s’en émeuvent à l’avance, tout en les nourrissant de tribunes et de prises de parole qui viennent toutes alimenter une panique morale essentiellement artificielle. Dans une note précédente, je m‘interrogeais déjà sur les prises de positions hypocrites de ces mêmes acteurs, qui en appelaient à des forces avancées de contrôle sur le contenu des cursus académiques, sous couvert de “défense de la science”. J’écrivais ainsi :

Il est intéressant de constater que, de façon parfaitement hypocrite, ces appels à la censure se présentent souvent comme des défenses de la science (à condition bien entendu qu’ils aient le droit de choisir de façon purement idéologique ce qui est ou non de la science, et que celle-ci soit en accord avec ce qu’ils pensaient dès le départ).

Cette dynamique ne sest pas amoindrie dans l’année qui a suivi ma première note, au contraire. Quelques semaines après ma note, une maître de conférences en art du spectacle publiait un pamphlet dénonçant rien de moins que la montée d’une pensée anti-culturelle dans le monde de la culture et à l’université. Selon les codes désormais établis du genre, l’expression artistique ne convenant pas à l’autrice était elle-même qualifiée d’atteinte à la liberté d’expression et de “moralisme”. Quelques mois plus tard, un militant du Printemps Républicain organisait en coopération avec un ensemble de grands médias une campagne de dénonciation d’un département de sciences sociales lyonnais. Un journal local notamment avait publié une enquête à charge, n’interrogeant ni les enseignants dénoncés, ni leurs collègues, nombreux pourtant à expliquer que les curriculums dénoncés entraient parfaitement dans les canons de la discipline, n’avaient rien de choquant, et que l’incapacité d’un étudiant à décrocher une bonne note dans un examen ne constituait pas une “dérive idéologique” de l’université. Las : l’avantage des enquêtes à charge, c’est qu’elles n’ont pas à se préoccuper de débat contradictoire. Dans la foulée, suite à l’invitation d’une conférencière aux positions jugées homophobes à présenter ses perspectives dans une université bordelaise, des syndicats ont annoncé leur intention de protester contre une telle venue sans contradiction et sans évocation desdites positions. L’université ayant décidé pour éviter la polémique de revoir la conférence pour y inclure un débat contradictoire, l’intervenante annulait sa venue. Une décision bien vite décrite par les réseaux habituels de la presse conservatrice, réactionnaire, et adjacente, comme un acte de censure, quand bien même il serait difficile de savoir à la fois en quoi protester contre une opinion qui nous déplaît constituerait de la censure (là encore, la lutte contre la censure nécessiterait de taire certaines opinions) ou bien en quoi quelqu’un qui décide, parce qu’il lui a été proposé de discuter avec la salle après une conférence, d’annuler sa venue tout court, serait victime de la censure de quiconque. Peu importe là encore les faits.

De telles polémiques se sont déroulées de façon récurrentes et selon un modèle d’autant mieux rôdé que les acteurs les animant se sont depuis réunis en une association, le réseau “Vigilance Université”, et coordonnent leurs attaques : un courriel du dit réseau, mis à jour en mars 2020, y voyait les membres évoquer sur un ton blasé les méthodes qu’ils employaient pour “faire monter la mayonnaise”, faire d’étudiants dénonciateurs des “martyrs”, et évoquant comment éviter d’avoir à donner “l’avis de la partie incriminée”. En d’autres termes : comment faire tourner une panique morale à charge, en s’appuyant sur le manque de déontologie de certains médias et certains journalistes.

Les éléments faisant état d’une “dérive” des universités ressemblent plus à un inventaire à la Prévert qu’à quoi que ce soit de concret et, une fois mis de côté le narratif bien rodé des dénonciateurs à tout crin, on peine à comprendre ce qu’est cette soi-disant “dérive”, dont témoigneraient des choses aussi peu cohérentes que l’existence d’une part marginale d’études sur les discriminations, la décision d’un groupe de collègues de ne pas sanctionner par des notes trop dures des étudiants en difficulté de suivre les cours pendant le confinement du à la pandémie de Covid-19, la suspension de la décision d’assigner une formation sur la question de l’islamisme à un débatteur de plateaux TV plutôt qu’à un expert, ou le fait que des étudiants aient déchiré des livres en signature pendant un événement qui avait été organisé dans le plus grand des calmes au milieu de manifestations faisant écho à l’immolation par le feu d’un de leurs collègues, poussé au désespoir par la précarité.

Quand les “affaires” à “monter en mayonnaise” n’existent pas réellement, il est toujours possible d’aller en chercher à l’étranger : c’est le cas d’Alain Finkielkraut, qui s’inquiétait dans une de ses émissions qu’on “vienne sonner des trigger warnings*” à chaque fois qu’il s’exprimerait, c’est également celui de Natacha Polony, terrorisée sur sa web-TV à l’idée qu’on puisse dire du mal de Christophe Colomb aux Etats-Unis, c’est enfin le cas de Caroline Fourest qui, mettant en pause sa carrière d’experte toutologue française, s’est fait temporairement experte toutologue états-unienne, allant chercher pour son dernier ouvrage l’affaire brûlante d’un étudiant s’étant plaint il y a cinq ans dans le blog du journal de son université canadienne du fait que lui avait été vendu un espèce de gloubi-boulga incohérent sous couvert de banh mi, un sandwich qui est à la cuisine de rue vietnamienne ce que le jambon-beurre est aux boulangeries parisienne. Heureusement qu’il reste des journalistes en France pour nous alerter sur des sujets aussi urgents !

Enfin, si rien dans la chronique actuelle ni aucune affaire de croque-monsieur servi à l’université de Kuala-Lumpur en 1996 ne peut être mobilisé, il reste toujours l’option d’inventer des affaires. C’est le cas du style de “l’enquête infiltrée”, notamment, dans laquelle des journalistes vont passer une semaine à suivre en auditeur libre les cours donnés dans un département de sciences sociales, pour en revenir tels des Jack London de Prisunic et raconter en un long article comment on commet encore le crime d’enseigner dans les universités d’Ile-de-France.

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Il est temps d’avoir peur, c’est le monsieur sur Fox News qui le dit

Bien entendu, en entrant dans le détail de chacune de ces pseudo-affaires, il est clair que la soi-disant “dérive” n’existe pas, ou est largement relativisable . les “dérives du cursus” sont un cours normal basé sur le compromis scientifique, la “censure” est une manifestation, “l’hystérie” est une discussion comme il en arrive quotidiennement dans tous les lieux du monde. D’autant plus relativisable que ce n’est pas comme si les atteintes à la liberté d’expression n’existaient pas dans les facs, que l’on parle de colloques ou d’enquêtes sur le racisme annulés pour cause d’intervention des fameux réseaux des “défenseurs de la liberté d’expression”, de chercheurs mis “sous surveillance” pour avoir travaillé sur un sujet sensible, de la façon dont la police essaie d’extraire leurs sources à ces mêmes chercheurs ou de confisquer des matériaux de recherche, sans parler des formes implicites de pression, de la façon dont les financements influencent ce sur quoi on peut concrètement ou non travailler, et des sujets qui “ne passent pas”, même s’ils sont légitimes (l’universitaire Maboula Soumahoro raconte dans un ouvrage récent le véritable chemin de croix nécessaire pour mener un projet de recherche doctorale sur le racisme et les menaces qui en découlent). Il est intéressant de voir que ces préoccupations ne sont jamais soulevées quand est évoquée une “montée de la censure” à l’université, sans qu’il soit bien possible de savoir si cette ignorance volontaire de questions qui pourtant travaillent les départements au quotidien est due au fait qu’elles ne permettent pas de mettre en scène une prétendue “gauche académique” devenue “folle”, ou au fait que passer ses journées le nez dans des recettes de sandwichs ne laisse le temps de rien faire d’autre. Concernant les affaires qui sont publicisées, on y retrouve la fameuse recette de la mayonnaise : la “dérive idéologique” des universités y est prise comme un postulat, que tout viendra confirmer. Et à défaut, il suffira de ne publier que le point de vue des gens qui pensent qu’il y a une dérive. Après tout, comme le pense Vigilance Université : “l’avis de la partie incriminée n’est pas nécessaire”.

Ce qui m’intéresse davantage que de parler de la mauvaise foi, établie en ce qui me concerne, de ce débat, c’est d’en retracer les origines. Il est vrai que la crainte que les conservateurs, réactionnaires, et assimilés, ont des universités n’est pas nouvelle : les amateurs de chanson se souviendront de la façon dont Philippe Clay, en 1971, tenait déjà un discours similaire, ayant au moins le bon goût de le mettre en chanson.

Mais il y a quelque chose de nouveau dans l’industrie médiatique de la panique morale anti-facs. Quelque chose qui trouve ses racines aux Etats-Unis, quelque chose d’issu d’une stratégie de vieilles fortunes républicaines, qui a porté des dirigeants aussi délicieux que Donald Trump, Jair Bolsonaro, ou Boris Johnson au pouvoir. Ce “quelque chose”, c’est la stratégie des “Campus Wars”, un polar médiatique et moral où se mêlent des professeurs d’université déguisés en gangsters des années 20, se nourrissant exclusivement de boeuf et de curcuma, l’héritier d’une fortune de la nourriture surgelée hurlant à la télé, un vampire moderne, pratiquant de l’auto-cryogénie, de vrais opportunistes, des politiciens véreux, et des arnaqueurs doués.

Et que vous le vouliez ou non, vous allez devoir plonger jusqu’au cou dans le non-sens. Car les “Campus Wars” n’ont jamais servi qu’à une chose : vous faire élire la droite la plus bête du monde.

Bienvenue dans le chaos.

Ca va aller.

*Un “trigger warning”, pour qui ne le saurait pas encore, n’est pas comme semble l’imaginer Finkielkraut une sorte de corne de brume que l’on sonnerait pour faire taire quelqu’un, mais un avertissement placé avant une oeuvre informant son éventuel lectorat qu’un passage de cette oeuvre peut heurter la sensibilité des auditeurs, à la manière dont les cinémas affichent par exemple “Déconseillé aux moins de 16 ans : violence” en marge de certaines affiches de films.

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Politiquement croquette anglosaxophoniste et sociologisme démoniaque.

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