Génération offensée et paniques médiatiques

L’époque est à l’offense. Il semblerait que toute une génération, issue de la gauche mais aux idées aidant de plus en plus objectivement divers réactionnaires, ne sache plus interagir avec la politique autrement qu’en adoptant un air de plus en plus scandalisé, réduisant le débat politique non plus à un échange informé idéologiquement et factuellement sur des mesures concrètes, mais à un ensemble de prises de positions moralistes visant surtout à mettre en scène sa propre capacité à se scandaliser. Composée essentiellement de commentateurs et de politiciens prenant en âge et occupant des positions bien établies dans les domaines partisan et médiatique, cette génération offensée semble prise au jeu de l’information continue et de l’outrage permanent. Mais une telle réduction de la vie politique à des jeux de posture ne présage rien de bon pour l’avenir de nos démocraties.

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Pascal Praud, offensé en chef à CNEWS, a récemment exigé le renvoi de deux humoristes

Comme de nombreux phénomènes politiques, celui-ci trouve ses origines aux Etats-Unis, où il est représenté couramment par des intellectuels prétendument iconoclastes, qui semblent avoir abandonné leurs racines provocatrices pour se rabattre sur la défense de l’ordre établi. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016 semble avoir redonné du grain à moudre à une machine médiatique du scandale permanent, totalement déconnectée des réalités des gens ordinaires, et portant essentiellement la parole angoissée de célébrités auxquelles l’âge des réseaux sociaux niait l’accès au statut de demi-dieux vivant, éthérés, loin des mortels. Pour cette catégorie de plus en plus fragile de personnages aux égos surdimensionnés, tout devenait matière à scandalisation. En 2016, un professeur de psychologie peu reconnu, Jordan Peterson, devenait une star internationale suite à sa réaction outragée face à une proposition de loi dans son pays, le Canada, classifiant le harcèlement transphobe comme tel, multipliant les déclarations incohérentes et imaginant des policiers venir le chercher à l’heure du laitier pour l’emmener dans on-ne-sait-quelle prison sordide pour avoir par accident employé le mauvais pronom pour s’adresser à ses étudiants. La même année, le président tout juste élu des Etats-Unis créait le scandale, car les tasses de café d’une grande franchise ne portaient pas la mention “Joyeux Noël”.

Les polémiques absurdes de ce tonneau (qui existaient précédemment) se sont multipliées, portées par des plateformes de réseaux sociaux encourageant un cycle de l’information toujours plus émotionnellement marqué et toujours plus court, donnant lieu à des scènes de panique morale quasiment en permanence, autour de sujets aussi anodins que des publicités pour une marque de rasoirs (accusées de vouloir détruire la masculinité occidentale), ou du fait pour des comiques vieillissants comme Jerry Seinfeld de ne plus autant faire rire que par le passé lors de leurs passages sur des campus universitaires. Pour le commun des mortels, suivre la machine à polémiques devenait de plus en plus compliqué, une affaire sans importance et détachée des réalités matérielles de la plupart des gens suivant l’autre.

Ce modèle s’est très bien exporté vers la France, où il existait déjà précédemment : dans les années 1990, par exemple, une politicienne comme Ségolène Royal avait su agiter un certain bruit médiatique autour de la destruction civilisationnelle que causeraient les mangas s’ils étaient importés dans le pays, et les procès de rappeurs pour “propos offensants”, parfois portés par des personnes aussi honorables que des ministres ont régulièrement lieu. Mais il n’y a nul doute que l’avènement des chaînes d’information en continu a vu une aggravation du phénomène. Des figures de l’infotainment (mélange d’information et de divertissement) comme Thierry Ardisson avaient compris très tôt l’intérêt de débattre de tout, et surtout de ce qui n’avait aucun intérêt, mais c’est peut-être le polémiste et commentateur Eric Zemmour qui a parfait l’art de la polémique stérile et victimaire en France : derrière des sorties prétendument provocatrices, un vernis de culture et un sourire ironique, toutes les sorties du chroniqueur dès son sacerdoce sur France 2 reposaient sur un propos fondamentalement angoissé. Dans la rhétorique manichéenne et complotiste de Zemmour, le monde se divise fondamentalement en deux catégories : ce qui lui plaît, et ce qui relève d’une action délibérée et malveillante visant à la destruction de la civilisation. Du développement du rap à celui des connaissances sur l’Empire Romain Germanique, en passant par la politique économique et au cinéma populaire, il n’y a jamais la moindre mesure : une chose ne peut pas simplement lui déplaire ; si elle lui déplaît, c’est qu’elle menace objectivement les fondements même de la civilisation. Ce propos, de façon frappante, se retrouve dès l’arrivée au pouvoir en 2012 d’un homme pourtant difficile à qualifier de radical, dans la personne du socialiste François Hollande qui, tout centriste et inconsistant qu’il ait été, était présenté par la droite dès son arrivée au pouvoir comme une sorte de fils caché entre Pol Pot et Staline.

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Cette tendance était alors parfaitement illustrée par La Manif Pour Tous : incapable de fonder en raison son opposition à la généralisation du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, celle-ci embrassait alors le complotisme à la Zemmour, prétendant que l’idée même de ne pas partager ses options politiques (par ailleurs démenties par les faits) relevait d’une insulte à “l’anthropologie” (une façon euphémisée de dire “la nature humaine”) et donc à une victimisation personnelle, vicieuse, et directe, de leurs propres personnes. En se ralliant derrière la rhétorique inflammatoire de La Manif Pour Tous, une partie de la droite a ainsi cédé aux sirènes de l’inflammation et de la propagande réactionnaire épidermique, et appris petit à petit à parler dans des termes extrêmement puérils de politique : soit ils auraient tout ce qu’ils voudraient, soit c’était la fin des temps : point peut-être culminant de ce pataquès, dans un éditorial resté fameux, l’offensée médiatique Elisabeth Lévy voyait comme un affront personnel et donc civilisationnel le fait que… les voyageurs d’une rame de métro n’aient pas reluqué les fesses d’une parfaite inconnue. Une approche certes aberrante de la question politique, mais particulièrement appréciable à la machine médiatique.

Ce n’est pas par hasard si c’est derrière cette double bannière que la droite s’est rassemblée plus tard derrière les figures de Jean-François Copé puis François-Xavier Bellamy, et adhérant en masse aux rhétoriques victimaires de Nicolas Sarkozy puis François Fillon face à la justice notamment. La candidature européenne de Bellamy en 2019, en particulier, appuyée essentiellement sur le nombrilisme larmoyant d’un élu élitiste de quartiers riches et ne s’intéressant quasiment pas aux enjeux concrets des gens qu’il prétendait représenter, vit ainsi la droite s’effondrer dans le fossé, perdant presque 2 millions de voix et 13 points dans le scrutin par rapport à 2014, la perte la plus sèche du scrutin. Ce qui n’empêcherait bien entendu pas le mouvement de droite “populaire” de ne pas apprendre ses leçons : depuis l’élection d’Emmanuel Macron, si une partie de la droite (particulièrement au sein de LREM) a avancé l’agenda technocratique et libéral qu’on lui connaît, une autre s’est fait connaître en multipliant les propositions de loi les plus absurdes, par exemple visant à criminaliser le fait de ne pas présenter de croix sur les pots de yaourts grecs, ou d’interdire l’usage de l’écriture dite inclusive dans le monde universitaire.

Ce même phénomène ne s’est pas arrêté à la droite : développé en 2016, la même année où Donald Trump criait au scandale parce que les tasses à café ne portaient pas la mention “Joyeux Noël”, le mouvement du “Printemps Républicain”, proche de Manuel Valls, a longtemps agité les réseaux sociaux et les médias pour scandaliser le débat autour de thèmes aussi symboliques que l’existence du mot “islamophobie”, l’organisation de conférences universitaires sur ce thème ou, notoirement, les fameux horaires de piscine réservés aux femmes (obtenus par une association de personnes en surpoids auprès de la mairie de Lille). Le président de l’association, Amine El Khatmi, offensé avignonnais devenu depuis lors offensé national, s’est d’ailleurs distingué en reprenant la rhétorique trumpienne de l’affront en se plaignant bruyamment de la féminisation par une marque de surgelés de la “galette des rois” en “galette des rois et reines”, là encore vue comme un affront politiquement incorrect à ses sensibilités… et donc une menace pesant sur la civilisation. Pendant que les droits sociaux reculaient, à travers la loi El-Khomri, les ordonnances Macron, la réforme de l’assurance chômage ou la réforme des retraites, des intellectuels comme Pascal Bruckner tentaient vainement d’agiter le Landernau médiatique sur son malheur fondamental, en tant qu’homme blanc de plus de 50 ans, d’être occasionnellement confronté à des commentateurs politiques en désaccord avec lui.

La stratégie zemmourienne consistant à parler de censure à tout va et quand rien ne va mal s’est également répandue : dans son ouvrage Génération Offensée, la journaliste Caroline Fourest consacre un chapitre entier à s’émouvoir de ce que le livre Noire de son amie Tania de Montaigne ait été “censuré” pour “appropriation culturelle” par son éditeur états-unien, avant de préciser que l’oeuvre a finalement été publiée sans difficulté, conduisant le lecteur, perplexe, se demander pourquoi il y aurait donc lieu de s’inquiéter. L’ouvrage entier, comme l’essai White de Bret Easton Ellis, paru l’année d’avant, est composé d’une succession d’anecdotes ne menant nulle part, lourdement dramatisés pour donner l’impression qu’une terrible censure est prête à s’abattre sur quiconque, sans jamais apparemment advenir. Au contraire, c’est bien aux personnes que visent les offensés de s’inquiéter. On a ainsi vu récemment Pascal Praud, offensé en chef sur CNEWS, la chaîne info du groupe Canal, obtenir le renvoi d’un humoriste pour un sketch le caricaturant à peine, et exiger celle d’un autre pour un tweet lui ayant déplu. Sûrement, la pratique de la boîte l’a-t-elle mis en confiance : ainsi que le relatent Les Jours, c’est après tout une véritable purge qui avait eu lieu à Canal après l’arrivée de son nouveau patron, Vincent Bolloré. Une purge qui avait vu le renvoi de nombreux membres des équipes, notamment des journalistes et humoristes jugés trop peu politiquement corrects au goût du nouveau patron et de ses idées très, très à droite.

Sur les réseaux sociaux, les Unes offensées des nouveaux réacs se multiplient, et les appels à la censure ou à l’ostracisme, encourageant la multiplication de meutes aux effets hélas bien réels : menaces de mort et appels au renvoi ciblent désormais les victimes expiatoires des offensés, souvent sans le moindre droit de réponse, tandis qu’eux multiplient les excommunications de plateau en se présentant comme victimes de censure. Dans l’hystérisation du débat qui en découle, des politiciens clientélistes et en manque d’imagination entrent désormais dans la danse : en novembre, deux députés LR ont ainsi proposé une commission d’enquête sur les dérives idéologiques à l’université, pendant que le ministre Jean-Michel Blanquer exhortait à l’offense en rejetant une affaire de corruption le concernant sur les complots de “l’ultra-gauche”. La macronie n’a d’ailleurs jamais été en reste : depuis 2017, l’éditorialiste offensé Brice Couturier ne clame-t-il pas à qui veut l’entendre que toute opposition au “président philosophe” est un complot du “parti des médias” ?

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Le scandale permanent de la génération offensée doit inquiéter nos démocraties. Car dans un débat toujours plus polarisé par les réactionnaires, l’espace du consensus et de la discussion apaisée semble s’amenuiser sans cesse, pour se réduire aux invectives apocalyptiques d’un Eric Zemmour, clown de plus en plus triste d’une réflexion en berne.

Edit : J’ai écrit cette note comme une petite blague personnelle un jour où je m’emmerdais. Depuis plusieurs années, la presse conservatrice regorge d’analyses de cet acabit visant à créer et entretenir le fantasme d’une “génération offensée” ou d’une “époque” qui pencherait à gauche par dogmatisme et moralisme exacerbé conduisant à des mécanismes de censure, et ce malgré le fait que les votes penchent systématiquement à droite dans le pays depuis 2002, que les victoires de la gauche partisane (idéologie mise à part, donc) se font généralement sur une ligne droitisante plutôt que radicale, que le soi-disant groupe “offensé” ou “politiquement correct” est largement sous-représenté dans les médias, et que des textes de loi, commissions d’enquête, et autres procédures sont effectivement pris pour réduire les droits non seulement des manifestants en général, mais des gens dont on parle en particulier. Le matin même où j’écris cet ajout, une interview du président de la République se plaignant de ce que les Français sont devenus trop sensibles et victimaires a été diffusée par un des principaux hebdomadaires français. Je me suis donc amusé à essayer un petit article “à la manière de” la presse conservatrice, constatant sans grande surprise à quel point il est facile de prendre quelques anecdotes pour tisser une histoire de montée de la censure et de fin de la démocratie. C’est facile de faire une grande histoire de déclin civilisationnel sur du vent. Je ne pense en fait pas que la droite, ou la gauche, ou une génération ou une autre soit responsable d’une quelconque “hystérisation” du débat public. Je pense en revanche que la presse conservatrice (et les médias conservateurs en général) ont pris l’habitude d’obstiner le débat sur des sujets complètement symboliques et sans importance (de la couleur des sapins de Noël à l’écriture inclusive sur les boîtes de galettes des rois et reines de Picard, donc) qui n’ont aucun effet réel sur la vie des gens. Dans la réalité, personne ne souffre du fait que les Presses Universitaires de Triffouilly-les-Oies acceptent de publier des ouvrages en écriture inclusive, tout comme personne ne souffre du fait qu’un jeune artiste ait conçu une police d’écriture pour représenter cette graphie. Pourtant, à croire des journaux comme Le Point ou Le Figaro, cet enjeu est en train de devenir le dernier rempart avant l’effondrement complet de l’ordre social. C’est un problème car il n’y a que 24 heures dans une journée, et que si 22 d’entre elles sont consacrées au fait de débattre d’un tweet mal tourné ou du casting d’un film grand public, des sujets réellement importants (qui incluent complètement les questions de racisme, sexisme, et homophobie, contrairement à ce que prétendent des gens qui par ailleurs placent le changement de titre des livres d’Agatha Christie à la tête de leur propre pyramide des priorités, des fois que leur incohérence ne soit pas assez évidente) passent à la trappe. Comparé à ces fameux sujets réellement importants, ce phénomène médiatique est relativement anodin. Mais il existe, et je pense qu’il a un effet nocif sur notre vie politique.

Politiquement croquette anglosaxophoniste et sociologisme démoniaque.

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