La Panique Woke (épisode 2)

Le jour de la parution du présent papier, une tribune d’une vingtaine de militaires haut gradés sonnait l’alerte dans un journal d’extrême-droite : en exerçant leur droit légal de manifester et en mettant en débat l’héritage de figures historiques ayant contribué à la colonisation et à l’esclavage, les citoyens français mettaient en péril le pays et sa liberté. Si les politiciens ne faisaient pas le nécessaire entre autres face à ce “péril”, ces militaires n’encourageaient pas, mais remarquaient favorablement la possibilité d’une action violente de l’armée pour remettre le pays sur les rails. Il s’agirait donc de faire exactement ce que l’on dit craindre que l’ennemi fera (mettre en place un régime autoritaire), pour l’empêcher de le faire, et ce alors même que cet ennemi n’a aucunement les moyens de le faire. Cette anecdote illustre assez bien la façon dont la rhétorique de la “panique woke” se passe de cohérence : nous avons vu dans un billet précédent la façon dont le fait de pointer les incohérences de ce discours était en ce sens inefficace. Ce qui pose la question : si le discours de la “panique woke” ne marche pas sur sa cohérence, sur quoi marche-t-il ?

  • Un bon mot vaut mieux qu’un bon raisonnement

Dans son essai de 2002, Le rappel à l’ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires, l’historien des idées Daniel Lindenberg insistait sur le rôle du “bon mot” dans les discours néoréactionnaires, et sur le fait que ce groupe structure au début des années 2000 son discours presque davantage sur la forme que sur le fond, et surtout, en ne prenant pas ce dernier trop au sérieux.

Deux essais venus des Etats-Unis sur la rhétorique néoréactionnaire dans les années 2010, Kill All Normies, d’Angela Nagle, et Neoreaction A Basilisk d’Elizabeth Sandifer, viennent nourrir une réflexion similaire. L’ouvrage de Sandifer est une entreprise essentiellement théorique, qui tire beaucoup du type de rhétorique et de réflexion sceptique développée par les “nouveaux athées” des décennies précédentes face aux mouvement pro-vie ou créationnistes. En pointant les incohérences logiques internes des discours néoréactionnaires, l’autrice espère mettre à jour le fait qu’ils ne tiennent fondamentalement pas, et doivent se contenter de slogans superficiels car toute entreprise de réflexion sérieuse basée sur leurs prémisses devrait nécessairement aboutir à la négation de leurs principes de base. Un exemple d’incohérence de ce genre peut se trouver dans les appels conservateurs à la “nature humaine” face à la mise en place du mariage homosexuel : si la seule union “naturelle” est un couple hétérosexuel, raisonnement au coeur de l’idée qu’il ne faut pas accepter le mariage des couples homosexuels, alors il n’y a de toute façon aucune raison de s’opposer au mariage des couples homosexuels, vu qu’une simple institution légale ne saurait changer ce qui est du domaine du “naturel”. On n’abolit pas la loi de la gravité par décret, et si on peut permettre le mariage homosexuel par décret, c’est bien que son interdiction n’est pas “naturelle”, mais sociale. A contrario, si une “nature humaine” existe, elle conditionne tout ce que font les humains. Or, il y a des humains qui veulent un mariage homosexuel. Quel que soit l’angle par lequel on prend la chose, la proposition “Il ne faut pas autoriser le mariage homosexuel car il ne correspond pas à la nature humaine” (ou à son euphémisation, “l’anthropologie” — même si en fait les anthropologues ont dans ce débat été unanimes pour reconnaître qu’il s’agissait là d’un dévoiement du terme) est fondamentalement incohérente.

Et pourtant, elle marche, dans une certaine mesure. C’est à ça que vient répondre l’ouvrage d’Angela Nagle : elle ne marche pas parce qu’elle est logique, elle marche parce que c’est un bon mot. Le discours de l’alt-right américaine dans les années 2010, nous dit Nagle, s’est nourri de la capacité d’internautes à utiliser l’humour, l’ironie, ou le bon mot à fins de propagande. Face à une gauche en ligne en reconstitution et plus encline à policer son langage, l’extrême-droite au contraire apprend sur la période la valeur d’une forme particulière d’ironie décapante, d’autant plus efficace qu’elle ne se prend pas au sérieux : tout le monde se moque de savoir, dans la blague de l’éléphant qui fait du vélo, qu’un éléphant ne peut physiquement pas faire de vélo, et la personne qui entreprendrait de débunker une telle blague ne ferait que renforcer la communauté qui se créerait ainsi à son dépens. Surtout si la blague originale était déjà à son dépens. Prenons un exemple :

L’image ci-dessus est très connue. Elle est utilisée très régulièrement pour se moquer des féministes en ligne, en allant chercher tous les clichés misogynes habituels : elles seraient émotionnelles et incapables de garder leur calme, énervées par tout, dénuées d’arguments, etc. Elle est généralement associée au reproche de tout “politiser”, d’intervenir à tort et à travers dans un espace public par ailleurs pacifié. L’image vient d’une vidéo de l’arnaqueur d’extrême-droite Alex Jones, qui documentait un contre-rassemblement de droite face à une manifestation de gauche en 2016 (notez que les personnes suffisamment choquées qu’on puisse organiser un rassemblement contraire à leurs idées pour organiser un contre-rassemblement, ici, sont les gens de droite). La vidéo montre effectivement cette personne, en train de défendre calmement (autant qu’il est possible de le faire dans une foule manifestante) et sur la base de données, l’idée qu’il est faux de dire que les violences sexuelles ne sont le fait que d’immigrants en Europe. Face à elle, un militant pro-Trump se contente de répéter chaque élément de langage prédigéré, sans faire même semblant de prendre en compte les contre-arguments. Quand il finit par “perdre” le débat, lui et son groupe se mettent à hurler des slogans pro-Trump, mettant fin à la conversation. De façon amusante, les commentaires de la vidéo sont remplis de commentaires de personnes expliquant que la “féministe irrationnelle” est la personne la plus composée du groupe.

Si vous êtes une personne qui a par le passé diffusé le meme originel, ou le faites encore régulièrement, vous êtes peut-être déjà en train de rouler les yeux en vous disant que l’auteur de ces lignes a un énorme bâton dans le cul et se sent obligé de passer des lignes à expliquer une blague au lieu de juste supporter le fait que les gens envers qui il a de la sympathie politique peuvent parfois être tournés en ridicule. Cette réaction est exactement ce que j’essayais d’illustrer dans cet exemple. Parce que la diffusion de cette image est indépendante entièrement du fait d’avoir une opinion construite du mouvement anti-Trump aux Etats-Unis dans les années 2010, et que les gens qui la diffusent ne la diffusent pas parce qu’ils en reconnaissent l’analyse : ils la diffusent parce qu’elle les a fait rire. Il s’agit d’une position esthétique, pas raisonnée. Et dès lors, l’attaquer sur un raisonnement sera forcément un échec.

Cette approche esthétique de la politique est désormais (et a probablement toujours été) un élément essentiel du discours politique général. Dans la séquence qui a vu l’émergence de Donald Trump aux Etats-Unis (mais en fait, quand on regarde historiquement, dans la séquence qui précède l’arrivée de tout dirigeant autoritaire), certains se sont interrogés sur la capacité de son mouvement à être imperméable aux faits. On se souvient de la façon dont son chargé de communication parvenait à défendre l’idée que la foule devant l’assermentation de son président était la plus grande de l’histoire, tout en ayant sous les yeux les photos documentant le fait que ce n’était pas le cas. Plus tard, cette tendance conduirait Donald Trump à se féliciter d’avoir “les meilleurs chiffres au monde” face à la pandémie de Covid, alors même que son pays représentait à lui seul un quart des contaminations mondiales à la nouvelle maladie. Et le débunking de ces mensonges ne semblait, dans toute l’existence de ce mouvement, ne rien faire si ce n’est de lui donner encore plus de carburant. L’expression même “fake news”, conçue par les débunkers pour critiquer le rapport de Trump aux faits, est devenu durant son mandat l’une des accusations préférées du président républicain.

De tels phénomènes se sont produits tout au long du 20e siècle, dans l’avènement et l’exercice des régimes totalitaires, mais aussi dans les démocraties libérales : des auteurs comme Karl Kraus, Hannah Arendt, Raymond Arond, ou George Orwell comptent parmi les commentateurs de cette capacité de l’idéologie à exister non pas comme analyse des faits, mais contre eux. C’est à travers entre autres la référence à ces auteurs que s’est recomposé une partie de la gauche à la fin du siècle, autour de l’idée de l’antitotalitarisme. Ce tournant important dans la pensée social-démocrate française a donné à l’actualité certains de ses commentateurs les plus influents : Bernard Henri-Lévy, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, et leurs héritiers contemporains parmi lesquels on peut compter Raphaël Enthoven, Caroline Fourest, Philippe Val, entre autres. C’est pourtant à travers cette filiation on-ne-peut-plus consciente des effets de la propagande, que celle-ci est arrivée la première.

Dans le développement de la “panique woke”, il y a eu une réelle alliance entre ces intellectuels modérés et des idéologues bien plus radicaux issus de la droite américaine : depuis un peu plus d’un an, la chronique du très libéral et très anti-populiste Brice Couturier, “Le Tour du Monde des Idées”, s’est ainsi très régulièrement faite le point d’entrée en France de polémiques inspirées des réseaux Républicains, y compris les plus durs, et le journaliste n’hésite pas à reprendre à son compte des “informations” mises en scène par des publications ouvertement ancrées à l’extrême-droite, comme The Post Millenial, équivalent canadien de Breitbart News. Couturier n’a en la matière rien d’exceptionnel, et ne doit pas être critiqué individuellement : à ses côtés, une machine médiatique considérable, notamment autour de l’empire de Vincent Bolloré, s’est engagée dans la reconversion de polémiques américaines en France. Derrière un discours sur le risque de l’infiltration d’idées états-uniennes en France, c’est en réalité une machine industrielle à faire exactement cela qui s’est mise en place, y compris dans des publications situées au centre.

Et pour cause : par-delà leurs oppositions réelles et profondes, ces idéologues très divers sont unis non pas par un programme commun, mais par un ennemi commun. Et c’est tout ce qu’il leur faut, comme on le verra dans un troisième et dernier volet.

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