L’illusion du surplomb moral

Depuis 2002 et l’arrivée au second tour de la présidentielle du candidat Front National, la discussion politique en France concernant ce parti a tourné autour d’un regard essentiellement misérabiliste et moraliste : le FN y était décrit comme le parti des gens du peuple, rapportant fondamentalement des idées reconnues par celui-ci, et face auquel la seule politique possible était la reprise des idées, dans une version copiée (le modèle du “siphonnage” de Nicolas Sarkozy) ou sous un vernis pseudo-humaniste (le modèle de la “gauche républicaine” de Manuel Valls et François Hollande).

Ces deux approches ont été mises en échec par la force politique que représente l’extrême-droite, conduisant à une infusion du programme du FN dans les référentiels des partis dits “de gouvernement”, qui sont désormais incapables de produire une alternative crédible aux idées de ce parti et sont condamnés à en reprendre la terminologie et les mesures à la poursuite d’un électorat qui (et ça a toujours été la stratégie du FN, théorisée par François Duprat notamment) préférera toujours l’original à la copie. Cet écrasement se ressent actuellement moins à droite, l’électorat de Les Républicains peinant encore un peu à se rabattre sur le Front National, même si ce sont les idées et les intellectuels organiques de ce parti qui donnent le ton des idées au moins depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

A gauche, ceux qui ont choisi le déshonneur pour s’éviter la défaite (Manuel Valls en tête) font actuellement l’expérience des deux, tandis que les vastes énergies consacrées à parler au supposé électorat populaire frontiste authentique ont laissé peu de place à la production d’un discours attirant vers la gauche, particulièrement les grands partis de la gauche électoraliste. Sur de nombreux points, celle-ci s’est contentée d’opiner aux problèmes soulevés par le soi-disant parti tribunicien (le FN étant dans son fonctionnement un parti de classes moyennes supérieures et bourgeoises), mettant en scène une forme de malaise et de culpabilité qui ne servent à rien d’autre qu’à répéter implicitement : “Ils ont raison et nous avons tort”. A ce malaise moral causé par un manque cruel d’idées et, pour le cas en tout cas des reliquats du Parti Socialiste, par l’incapacité de retourner à une analyse en termes de lutte des classes des phénomènes politiques, s’est ajouté un autre travers : celui d’une analyse surestimant les forces de la gauche et postulant la nécessité de son surplomb moral.

Les discussions du genre se déroulent à peu près comme ça :

“Qu’est-ce que je déteste le FN.

Moi aussi. Mais que veux-tu, ils posent les bonnes questions mais apportent les mauvaises réponses.

Non, je pense que les questions qu’ils posent sont en fait très mauvaises.

Tu ne peux pas dire ça, ils ne seraient pas populaires s’ils ne disaient pas tout haut une vérité qu’on ignore.

Je pense l’exact contraire. Ils sont populaires parce que tout le monde fait comme s’ils avaient raison, alors qu’ils disent n’importe quoi et n’ont aucune solution aux réels problèmes des gens. Ils sont populaires parce que personne ne les combat vraiment.

Oui enfin bon… on va quand même pas interdire le FN. Et puis, “Pas de liberté pour les ennemis de la liberté”, c’est Saint-Just, c’est la Terreur. On sait où ça mène. La gauche doit être humaniste. Et puis, si on arrête de respecter la démocratie, on dira quoi, quand eux feront la même chose ?”

Comme si quiconque, et à plus forte raison la gauche, avait la moindre capacité politique d’“interdire le FN”. Comme si la force politique qui a, au coût de renoncements incroyables, réussi à tenir le pouvoir pendant 20 des 62 ans qu’a duré la 5e République, et représente actuellement 62 des 577 députés du pays avait la possibilité de réinstaurer la Terreur, même si elle le voulait. La gauche en France, et particulièrement la gauche électoraliste, vit dans un monde imaginaire où elle est la gardienne sacrée de la moralité des institutions et où elle dispose d’un tel pouvoir que si elle cesse de se retenir elle sera en mesure d’établir un régime totalitaire avant les fêtes de fin d’année, quand objectivement son existence même en tant que force politique est en cause.

Cette erreur de diagnostic s’étend au monde idéologique, en partie du fait de la propagande de droite : à force de répéter à qui veut l’entendre qu’elle est censurée en permanence dans les institutions culturelles et médiatiques, alors même qu’elle détient actuellement la grande majorité des clés de ce monde et est en passe d’obtenir celles qui lui manquent, via les purges idéologiques auxquelles elle appelle à l’université notamment mais aussi dans les mondes associatifs et syndicaux, dans lesquels elle a toujours eu du mal à établir une tête de pont durable, la droite a réussi à se convaincre et à convaincre la gauche que ce n’était pas elle qui détenait ces clés. C’est un tel mythe qui conduit à voir Eric Zemmour comme une force d’opposition à une bien-pensance dont les représentants assignés sont sommés quotidiennement de se justifier et de se débattre avec l’idée de savoir s’il faut le laisser entrer ou non dans le débat public, quand dans les faits, c’est généralement sa bonne grâce, celle de ses patrons, ou celle de ses homologues.

Dans l’état actuel des choses, la question qui se pose à la gauche n’est pas “Quel accès la gauche devrait-elle laisser ou non à l’extrême-droite dans le débat public ?” mais bien “Quel accès un débat public dominé par la droite et de plus en plus l’extrême-droite nous laissera-t-il ?”. La réponse qu’apporte actuellement le monde médiatique à cette question est “La portion congrue, et idéalement pas d’accès du tout”, du moins si l’on en croit les chiffres de représentation idéologique à l’écran et les pratiques mises en place par les chaînes d’info en continu consistant à rémunérer par exemple les invités de droite mais pas ceux de gauche. C’est à cette réalité-là que la question “On ne va quand même pas interdire le FN ?” permet d’éviter de se consacrer.

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Affiche de propagande nazi dénonçant les “atteintes à la liberté d’expression” d’Adolf Hitler en 1928

Ce mythe est renforcé par la croyance artificielle de la gauche que si elle renonce à ses critères moraux, elle ne fera que légitimer de tels abus chez la droite, oubliant dans le même temps que la droite, quant à elle, ne l’a pas attendue pour les commettre. Dans l’exemple du “front républicain”, il a été remarqué de longue date qu’il s’agissait d’un barrage qui ne va que vers la droite : confronté à la question en 2015, Nicolas Sarkozy, qui a de nombreux défauts mais pas celui de ne pas savoir comment on conquiert le pouvoir, décrétait qu’il n’avait aucune intention de renvoyer l’ascenseur du “front républicain” à la gauche. C’est que la droite a compris depuis longtemps que les valeurs et la morale ne sont qu’un enjeu secondaire dans une lutte pour le pouvoir, et que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Dans sa série de vidéos “Le manuel de la fachosphère”, le critique culturel Ian Danskin souligne un défaut de la gauche électoraliste états-unienne partagée par la gauche électoraliste française, la survalorisation des moyens au détriment des fins : l’idée que comme “La fin justifie les moyens” est une posture fondamentalement immorale et dangereuse, toute réflexion sur la fin, sur les objectifs stratégiques du mouvement, l’est tout autant, et que dès lors il ne faut se concentrer que sur le strict respect des moyens. Dans un monde où l’adversaire respecte les règles du jeu, cette approche peut prévaloir. Dans un monde où il ne le fait pas, elle confine à être dans la posture du geignard qui se plaint à la fin du match que l’adversaire a triché, quand l’arbitre regardait ailleurs, et que de toute façon, l’équipe adversaire lui a filé un pot-de-vin avant le match.

Les retombées politiques de l’assassinat de Samuel Paty doivent rendre la situation extrêmement claire pour tout un chacun : quand la gauche a tergiversé pendant 18 ans sur le fait de savoir si “On ne va quand même pas interdire le FN ?”, le FN, la droite, et leurs intellectuels organiques ont vidé ce débat en moins d’une semaine. Actuellement, il se trouve des anciens policiers pour dire que la gauche électoraliste est un plus grand danger que l’extrême-droite, et pour appeler à un front contre-républicain entre FN et droite contre la gauche. Actuellement, il se trouve des ministres pour en appeler à la marginalisation, et potentiellement au démantèlement des syndicats et des journaux d’opposition. Actuellement, il se trouve des fascistes et des idiots utiles du fascisme pour publier des tribunes appelant à des purges idéologiques à l’université, dans les journaux, et dans la société en général. Actuellement, il se trouve des membres du FN pour exiger que les gens de gauche dans leur ensemble soient mis en procès pour collaboration avec une entreprise terroriste. Actuellement, le FN se sent suffisamment confiant pour jouer sa main et commencer à préparer le terrain en disant que quand on se sera occupés des “islamo-gauchistes”, il faudra également commencer à purger la droite.

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Mais si ça se trouve le compromis ça peut marcher on sait pas

C’est la réalité dans laquelle nous vivons. Il est plus que temps que la gauche arrête de se fantasmer en arbitre tout-puissant des convenances démocratiques, et se voie pour ce qu’elle est : une force politique dont les représentants ont largement fait le calcul de céder aux poussées idéologiques fascisantes notamment contre les minorités dans l’espoir de pouvoir négocier leur place dans la démocratie, sur la base d’une analyse erronée de la situation dans laquelle ils étaient, et ont, actuellement, perdu la partie.

La droite radicale a parfaitement compris la façon dont le moralisme de la gauche électoraliste pouvait être utilisé contre elle : elle s’est toujours cachée derrière le voile de la liberté d’expression, se présentant comme une défenseure acharnée de cette valeur, pour revendiquer autant d’espace que possible. Une fois son pouvoir construit, cette valeur part évidemment aux orties. Nous sommes actuellement dans une période de consolidation de ce pouvoir. Le nouveau compromis néolibéral, réactionnaire, et fascisant ne prendra pas 18 ans à régler la question de “On ne va quand même pas interdire la gauche ?”.

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Politiquement croquette anglosaxophoniste et sociologisme démoniaque.

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