Too woke to fail

Pandov Strochnis )
7 min readMar 20, 2023

Ce texte parle de racisme, de sexisme, y compris en citant des propos qui mettent en avant ces stéréotypes

Donc, les banques sont dans la merde, en tout cas certaines d’entre-elles. La fermeture de la Silicon Valley Bank, de Signature Bank, puis du Crédit Suisse, décrite dans le premier cas comme la plus grosse faillite bancaire depuis 2008, ont agité un vent de panique financière qui n’est actuellement éclipsée en France que par l’agenda social autour de la réforme des retraites.

Je ne suis pas experte en systèmes financiers et ne prétends pas l’être, mais voici ce qui semble avoir été le scénario. SVB avait placé ses fonds dans des Bons du Trésor Américain à long terme. Cet investissement s’est dévalué. En effet, la Réserve Fédérale des États-Unis a fait face au problème de l’inflation (causée en partie par le besoin de soutenir l’économie pendant la pandémie, en partie par des enjeux logistiques, et en grande partie par des pratiques commerciales douteuses de la part d’entreprises qui, se retrouvant en situation de quasi-monopole, ont accru le coût des biens qu’elles vendent) en augmentant ses taux d’intérêts. Cette hausse des taux a eu pour conséquence une dévaluation relative des bons du Trésor. Faisant face à une hausse des demandes de liquidités causée également par l’inflation (si votre argent perd de sa valeur, vous avez tout intérêt à le dépenser aujourd’hui plutôt que demain, et il était plus difficile pour les startups qui constituaient une grande partie de la clientèle de cette banque de trouver des financeurs), la banque a été contrainte de vendre une partie de ce portfolio pour pouvoir satisfaire ses clients, et perdu près de 2 milliards de dollars dans l’opération. C’était le 8 mars. Le 10 mars, le gouvernement de Californie plaçait la banque sous tutelle, suite à un scénario bien connu de panique financière. Même pas une semaine plus tôt, SVB caracolait dans le classement de tête des banques les plus sûres du pays composé par Forbes. Le magazine a depuis lors publié un addendum disant, en gros, “Oups”.

Je mets cet extrait d’interview avec Larry Summer sur le fait de ne jamais reprocher l’inflation aux entreprises, parce que je le trouve drôle.

SVB n’est pas la seule banque a avoir fait face à un scénario catastrophe : juste avant elle, c’était Silvergate Bank, une institution spécialisée dans le domaine des cryptomonnaies, qui se cassait la figure, et elles ont été suivies d’au moins une autre banque régionale aux Etats-Unis, Signature. Ces trois banques étaient caractérisées par leur rapport à la bulle des crypto, qui continuaient jusqu’à récemment à attirer des investissements malgré la multiplication d’enquêtes montrant que ces actifs fonctionnent comme de vastes arnaques et ne peuvent pas fonctionner autrement à terme. En Europe, c’est pour éviter un décrochage similaire d’une banque autrement plus importante que celles-ci, le Crédit Suisse, que l’Etat helvète a mis en avant des garanties permettant son rachat par son concurrent UBS, et c’est là que l’on en est à la date de rédaction de ce billet.

Je ne suis, comme écrit plus haut, pas experte en systèmes financiers. Toute explication de ces systèmes est trop abstraite même pour ceux dont c’est le métier (et pour cause, le fonctionnement de ces systèmes repose en partie sur cette opacité, ainsi qu’on l’a observé au moment de la crise des subprimes. Ce qui m’intéresse ici n’est pas cette crise à proprement parler. De mon point de vue, elle correspond à un cycle inhérent au fonctionnement du capitalisme : des acteurs développent de nouveaux champs d’extraction de profits, dans un contexte où les régulations ont été affaiblies (ce qui est le cas du secteur bancaire aux Etats-Unis, qui a bénéficié d’une loi de 2018 réduisant les régulations), les secteurs en question finissent par se contracter, puis par s’effondrer, provoquant l’intervention publique pour sauver les acteurs en question, et relancer le cycle. Les mêmes causes conduisant aux mêmes conséquences.

En 2008–2009, la droite conservatrice avait eu relativement peu de choses à répondre à la critique naturelle du fonctionnement du capitalisme qui avait émergé suite à la crise des subprimes. Seul le camp libertarien, qui avait ensuite été bien représenté aux États-Unis au sein de la galaxie “Tea Party”, avait vaguement réussi à produire un récit qui faisait coller la réalité à ses lubies, en accusant l’État d’avoir créé la crise via des agences visant à faciliter les crédits hypothécaires (une hypothèse qui ne tenait que si l’on ignorait tout le reste de l’histoire). Les conservateurs s’étaient davantage concentrés sur le fait que la relance par l’offre qu’ils avaient voulue et qui était désormais générée par des gouvernements de centre-gauche n’avait pas recréé assez d’emplois (bizarrement, quand on donne des bénéfices gratuits et de la confiance aux entreprises, elles tendent à surtout garder les bénéfices), et par une réactivation des guerres culturelles. En 2023, il semble qu’ils aient décidé de rejouer la même partition, avec un certain succès.

Accuser tout phénomène négatif d’être la conséquence du “wokisme” est devenu un jeu absurde auquel se prêtent avec plaisir des commentateurs qui sont de toute façon payés pour le faire. On se souvient peut-être que le retrait des troupes états-uniennes d’Afghanistan et la reprise de ce pays par la dictature sanguinaire des Talibans a été commentée par certains petits malins comme étant causée non pas par un conflit sans réel objectif stratégique (“Battre la terreur”, comment ça se traduit en termes concrets ?), mené de façon absurde et cruelle (le conflit a fait une quantité gigantesque de morts civiles, accrue si l’on prend en compte ses conséquences secondaires, dans un pays déjà en piteux état), mais par “le wokisme”, puisque l’armée des États-Unis avait investi quelques deniers dans des projets de “démocratisation” (on se rappelle que le prétexte, soutenu par les conservateurs, était entre autres d’amener ce système politique par la force) organisés autour de l’égalité femmes-hommes. Tout cela était, bien entendu, absurde, mais correspondait aux besoins idéologiques de l’Amérique conservatrice : ne pas se blâmer elle-même pour ses erreurs, tout reprocher à une mythique “gauche des campus” qui ferait toujours n’importe quoi.

Surprise surprise, le même reproche a été fait autour de la potentielle crise bancaire en cours. Dans le New York Post, un tabloïd de choix pour ce genre d’histoires, on apprend que c’est parce que SVB avait organisé un événement visant à permettre aux employé.es LGBT de discuter de leurs coming-outs qu’elle a fait faillite. Dans le Washington Examiner, qui ne vaut pas mieux, on expliquait doctement que c’est parce que la banque avait donné de l’argent à des organisations antiracistes en 2020 qu’elle s’était effondrée. Pour le Républicain Josh Hawley, c’est parce que l’entreprise avait fixé son attention sur “des conneries wokes”, comme l’investissement dans la finance verte, qu’elle s’est cassé la figure. Une opinion que partageait Larry Kudlow (une des personnes ayant conseillé à Donald Trump d’amoindrir les régulations sur les banques) en expliquant dans son émission que c’était probablement à cause de la “folie gauchiste” que tout ceci avait eu lieu. Fidèle à sa réputation d’homme qui se trompe toujours lorsqu’il fait des prédictions économiques, Kudlow affirmait aussi qu’il n’y avait pas à s’en faire vis-à-vis des autres banques, puisqu’elles n’étaient pas proches de “gauchistes de la Silicon Valley”. Puis le Crédit Suisse a été racheté par UBS.

La palme de l’absurdité revient peut-être au Wall Street Journal, qui publiait un éditorial d’Andy Kessler, lui-même ayant une petite expérience en matière d’investissements puisque c’est son métier, dans lequel l’auteur exposait par le menu toutes les fautes économiques ayant conduit à la faillit de SVB, avant de noter que le Conseil d’Administration de SVB incluait “45% de femmes, [et qu’]ils ont aussi “un.e Noir.e” et “une personne LGBT”. Avant de rajouter, “Je ne dis pas que 12 hommes blancs auraient évité tout ce fiasco”, une façon de dire que c’est évidemment exactement ce qu’il dit dans ce morceau de prose suprémaciste : tous les éléments indiquent que l’on a affaire à une crise typique en régime capitaliste, mais qui sait, c’est peut-être juste parce que la banque avait embauché “un.e Noir.e” et “une personne LGBT” aux côtés de ses “45% de femmes” ? On ne sait pas s’il y avait une personne LGBT à blâmer au Crédit Suisse, ou si deux personnes racisées au sein de l’entreprise avaient été boire un pot à l’occasion, mais on trouvera bien. Notons que tous les efforts, souvent vains, pour donner une définition à ce terme, tombent à l’eau maintenant qu’il est établi : “woke”, c’est quand il n’y a pas que des hommes blancs et hétérosexuels. Dans un contexte où la droite dure états-unienne a de moins en moins de problème à étaler son antisémitisme, particulièrement dans les mêmes milieux qui agitent les guerres culturelles, cette obsession pour la composition raciale des banques est particulièrement malsaine et a tout lieu d’inquiéter.

Capture d’écran récupérée ici, où le même sujet est abordé

Le “too woke to fail” est un mythe, mais c’est un mythe révélateur de la vieille mentalité selon laquelle la classe capitaliste soit responsable de ses succès mais jamais de ses échecs, et que c’est pour cela qu’elle doit être protégée à tout prix de ceux-ci tout en rejetant la responsabilité sur des groupes faciles à présenter en bouc émissaires. Ironiquement, cette idée est associée précisément à l’idée que ce slogan prétend dénoncer : too big to fail. C’est prendre l’occasion d’un échec du capitalisme à remplir ses promesses, pour dire que le problème c’est que le capitalisme doit être encore plus paternaliste, brutal et moins protecteur. Or, si la perspective d’une crise bancaire est prise au sérieux, les personnes qui se retrouveront le bec dans l’eau ne seront pas les personnes qui essaient d’entretenir une énième panique morale sans fondement réel. La finance est politisée. Les personnes qui travaillent dans la finance le sont, et souvent très à droite. Je ne suis pas la personne qui sera en mesure de vous dire s’il faut s’inquiéter d’une (autre) crise financière dans les semaines à venir. Mais je peux vous dire que si elle a lieu, il y aura des clowns pour crier au wokisme, face aux conséquences même des politiques qu’ils soutiennent le reste du temps. Et ils devraient être traités pour ce qu’ils sont.

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Pandov Strochnis )

Politiquement croquette anglosaxophoniste et sociologisme démoniaque. Pour me soutenir : https://ko-fi.com/pandovstrochnis